Canalisé contre son gré par les pierres en granit au cœur de la capitale, le fleuve se révoltait. Il avait attendu, patient comme le crocodile, cinq longues années qu’une tempête vînt de l’est pour le libérer de son entrave. Par-delà les horizons inexplorés, elle avait joué avec la mer, s’était mariée aux courants d’air chaud, avait tourbillonné au-dessus d’un volcan, rallié d’imposants nuages d’abord blancs, puis gris de rage, pour mener son troupeau aux récifs des abruptes montagnes du royaume des Nains.
Loin de se décourager devant trois mille mètres de roches, elle les avait lacérées en puisant dans la force d’une grande marée. Chaque bloc qui s’était alors détaché lui avait servi de marchepied et, bondissant de l’un à l’autre, elle en avait atteint le sommet. Le choc causé par la froidure des cimes lui avait hérissé le poil et arraché un grondement qui aurait réduit le plus vieux des dragons à une petite souris tapie de peur dans l’angle d’un mur, confrontée au vilain chat.
Colérique à souhait, elle avait enfin tonné de triomphe, réunissant de nombreuses avalanches qui avaient propulsé la neige telle une poudre destinée à nacrer la horde de cumulonimbus charbonneux.
Le royaume entier allait subir son châtiment. Par l’eau et le vent.
Chacun des milliers d’arbres lui avait résisté et, s’ils avaient été déracinés, ce n’était pas sans la fierté d’avoir sapé la ténébreuse tempête.
Pourtant, quelle fougue démontrait-elle encore à mi-chemin vers l’océan du nord-ouest ! Le fleuve charriait des végétaux, des cadavres d’hommes et d’animaux, des attelages, des tuiles dont les rafales l’avaient ardemment nourri. Il les projetait contre les digues qui lui refusaient l’accès à la cité, aussi tenaces que l’odeur d’une boule puante accrochée aux chausses du gentilhomme. Impuissant à les rompre, il s’échinait à les submerger à grand renfort de pluies diluviennes. Il ne restait qu’un mètre et la victoire serait sienne. Il conquerrait les rues sinueuses et pavées. Il noierait les caves, lécherait les jardins et emmènerait dans son lit les plus fins ouvrages qu’aucune devanture en verre ne pourrait lui soustraire. Le fleuve était un grand collectionneur. Parfois, il partageait même avec la mer.
Il vaincrait. Il avait longuement ruminé sa vengeance contre le joug de l’ingéniosité des gnomes. Il comptait bien leur montrer l’impétuosité de la nature.
*
Le long des quais ouest, les imposantes murailles de la capitale ne prémunissaient pas les navires de l’ire fluviale. Les matelots s’évertuaient à solidifier les amarres et à tenir, par force appontements improvisés, les bâtiments loin du pavé. Au fil des mâts, les gréements crissaient avec une telle puissance qu’ils couvraient les jurons des quartiers-maîtres.
Au milieu de la cohue, un mousse avançait d’un pas serein. Il aimait ces moments de franche panique durant lesquels les hommes donnaient le meilleur d’eux-mêmes. Ils l’amusaient plus que tout, dans leur désordre inefficace malgré une volonté commune. Obnubilés par le danger, personne ne remarquerait sa venue.
Pour autant, il s’était déguisé. Se travestir lui apparaissait aussi naturel que de mettre une chemise. Le monde entier, voire le multivers, n’était qu’un théâtre, un voile complexe destiné à détourner l’homme de la véritable richesse qu’il possédait en lui-même.
Non loin, deux lanternes subissaient la frénésie du vent et ressemblaient à des mains qui s’agitaient pour capter l’attention. L’émissaire du Temple de l’Inconnu s’en approcha, inspira profondément et s’apprêta à interpréter le premier rôle de la soirée.
Devant l’entrée du restaurant Aux vieux gréements, deux factionnaires portaient l’uniforme réglementaire blanc et bleu que l’on reconnaissait surtout à son bonnet surmonté d’une houppette rouge, le tout distinguant les militaires du roi des équipages marchands. Les soldats restaient impassibles en pleine tourmente, à l’image du lieu qu’ils décoraient.
Seuls les loups de mer s’introduisaient ici. Il aurait fallu être inconscient, fou ou affolé pour s’y aventurer. L’émissaire s’y précipita dans une panique convaincante que les deux gardes ne prirent pas la peine de considérer, leurs yeux à l’affût de tout objet que les bourrasques de pluie pouvaient leur jeter à la figure.
La porte de bois vermoulu grinça et manqua sortir de ses gonds sous l’impulsion du mousse. S’en suivit une bouffée de chaleur qui apporta des relents de rhum.
Saisissant l’occasion, la tempête dépêcha un tourbillon désireux d’agiter le cordage complexe qui transformait une vaste salle en une grande toile d’araignée déchirée par la percée d’un nid de frelons. En face, à côté du comptoir, cinq marches conduisaient à un couloir obstrué par une tenture composée d’ossements humains.
Un poignard vola en direction de l’émissaire. Ce dernier se rua en avant et, par des pas acrobatiques dignes d’un danseur, évita deux haubans avant que l’eau qui dégoulinait de ses habits détrempât le plancher graisseux et le fît culbuter. Alors, à l’instar du pont d’un véritable navire, le sol tangua et, d’une longue glissade, le matelot atteignit le comptoir, non sans avoir été cinglé à vingt reprises.
Oh ! les cordes ne s’étaient pas trouvées sur son passage ; elles y avaient été placées par des mains expertes. Les clients occupaient vingt tables, à raison d’une personne et d’une bouteille par table. Tous capitaines de vaisseau, le visage balafré, la barbe mal taillée et les cheveux hirsutes. Pirates ou corsaires, ils dardaient, sous leur tricorne, le moussaillon d’un unique regard féroce.
L’émissaire — habile comédien — se releva avec peine, grimaça et gémit. Il sentit le regard, venant de toute part, braqué sur lui comme si une centaine de corbeaux attendaient l’instant propice pour se repaître de ses chairs. Il aperçut un quinquagénaire avachi sur sa chaise qui jetait distraitement un couteau de lancer en l’air avant de l’empoigner et de recommencer. Un autre buvait goulûment l’alcool de sa fiasque. Pour seule réaction, le mousse baissa les yeux, tourna la tête et fixa le serveur qui le toisait de derrière un meuble si étroit qu’on aurait pu le prendre pour un pupitre. L’éperdu hurla :
— Cavernabrole !
Les marins d’exception qui hantaient ce lieu n’avaient pas besoin d’observer le visage de l’intrus pour savoir qu’il exprimait la terreur d’un homme sur le point de mourir. Cela leur rappela de bons souvenirs.
Le serveur avança son crâne chauve tout en déployant sa mâchoire pour révéler une série de crocs acérés qui n’était pas sans rappeler une goule sur le point d’attraper la gorge d’un enfant ; il aboya :
— Quoi ?
D’une voix chevrotante, le moussaillon répondit :
— Cavernabrole ! Il a disparu ! Sa cage… cabossée, éventrée, vide… Des plumes partout ! L’oiseau du grand amiral a disparu, tabernacle !
Il regarda tout autour de lui, puis vers le plafond, éperdu.
Une clochette tinta. Une femme annonça depuis l’étage supérieur, à travers un trou du plancher :
— Soupe de homard accompagné d’un œil de bœuf amené par la crue.
Les capitaines s’agitèrent. Ils dansèrent avec les cordes qui tombaient à côté de leur chaise. Les gréements crissèrent et un petit chaudron apparut en hauteur, suspendu par un grappin.
Le spectacle laissa le visiteur coi. Sans plus se soucier le moins du monde de sa présence, les loups de mer se démenaient dans un complexe jeu de marionnettes pour ajouter un deuxième crochet à la marmite et la tirer à eux. Ils combattaient avec la férocité des requins pour obtenir leur dîner.
Profitant de la diversion, l’émissaire dépassa le comptoir et écarta le rideau d’os tout en appelant : « Cavernabrole ! » Il aperçut un couloir d’une quinzaine de mètres, avec deux portes de chaque côté, lesquelles devaient donner sur autant de salles privatives. Devant l’une d’elles, un grand homme portait une armure bleu argenté et tenait sur son épaule un imposant marteau de guerre comme s’il s’était agi d’un vulgaire chiffon. Le marin repéra les yeux blancs et dénués d’iris du garde. Il rabattit la tenture et se retourna pour héler le perroquet de l’amiral tout en se frayant un passage vers la sortie.
À mi-chemin, un troisième crochet atteignit le chaudron et le ferra. Le choc propulsa le liquide brûlant au sol. Par un réflexe qui transcendait celui des simples mortels, l’émissaire esquiva et poursuivit sa comédie. Bientôt, il disparut des environs.
*
La tempête ne facilitait pas le travestissement, aussi l’émissaire dénicha-t-il une ruelle obscure et s’y arrêta. Il saisit un cube de la taille d’un dé, prononça un mot dans la langue des dragons, puis laissa choir l’objet. Sitôt, ce dernier se déforma et une plante poussa, poussa, poussa encore jusqu’à former un palmier haut de deux mètres dont les branches tombaient en un dôme protecteur.
L’homme s’y abrita et sortit d’une poche un mouchoir. Du mouchoir, il extirpa un sac. Du sac, il tira une commode. De la commode, il récupéra d’abord l’uniforme du grand amiral de la marine royale, puis un nécessaire de maquillage pour colorer d’un bleu sombre sa peau. Il teignit alors ses cheveux dans un noir de jais. Par un sortilège mineur, il pigmenta ses yeux pour qu’ils parussent rouges. Cela fait, il rangea le tout, empocha son dé et retourna Aux vieux gréements.
À sa vue, les factionnaires se mirent au garde-à-vous et saluèrent avant de s’empresser d’ouvrir la porte. Le regard mauvais des capitaines s’était mué en une curiosité distante. Seuls trois d’entre eux soupaient. Le temps qu’il parvînt sans heurts au comptoir, le serveur s’était rendu, d’une démarche chaloupée, à la tenture qu’il écarta. Sans un remerciement, l’officier supérieur se dirigea vers le garde. L’assemblage d’ossements se referma dès après son passage.
L’émissaire ne pouvait pas duper le disciple royal qui lui faisait face. Malgré ses yeux dépourvus d’iris, celui-ci avait un jour été un garçon, sans doute avant de recevoir la bénédiction des dragons dans un rituel dont on taisait les conséquences. Les ignorants préféraient murmurer les pouvoirs considérables dont ces agents disposaient et louer leurs capacités qui dépassaient l’entendement.
Mais voilà, ils n’étaient plus humains. Devenus créatures, ils représentaient, selon l’opinion de l’Inconnu, fondateur du temple éponyme, un échec. L’homme devait s’élever seul, sans supercherie, pour transcender, comme lui-même l’avait fait, sa condition de simple mortel. Par l’exercice et l’ascèse, il maîtriserait tous les arts, toutes les sciences. Le temps n’importe pas à l’immortel et la mort ne peut s’insinuer que par le vice. La pureté est éternelle.
Le disciple cessa de dévisager l’imposteur et glissa : « il vous attend » avant d’ouvrir la porte et de la refermer derrière l’invité.
La pièce se révéla sombre. On avait clos les volets. Au centre, un brasero repoussait avec peine les ténèbres, si bien que l’on avait pourvu d’une bougie chacune des douze tables réunies en un cercle imparfait. Juste en face, le monarque dînait. Deux personnes se tenaient debout, en retrait d’un pas à chacun de ses côtés.
L’émissaire battit des cils et étendit ses sens. Contre le mur de gauche, soit à cinq mètres, se trouvait un magicien qui se croyait dissimulé sous un sortilège d’invisibilité. Il aurait dû songer à éviter de se barbouiller d’une eau de toilette à base d’orange. En face, devant chacune des deux fenêtres, un homme musculeux présentait une allure rigide identique à celle du disciple, ce qui portait leur nombre à trois.
Pas d’autres âmes alentour. L’invité prêta alors attention à la scène qu’on lui offrait.
Le roi arborait sa longue chevelure blanche accordée à sa barbe taillée avec soin en un V. Celle-là même dont la grâce agressait les yeux, tant elle renvoyait avec éclat toute lumière, si faible fût-elle. Ses iris bleus examinaient le poulpe dont on avait étalé les tentacules sur un lit de flageolets verts. Les plis de son front ridé montraient combien il doutait de la justesse d’un tel assortiment. Bien qu’âgé, le souverain n’en était pas pour autant voûté ni ventru. Il conservait les traces indélébiles d’un homme de guerre : stature droite et muscles développés que son pourpoint soulignait. Il ne s’était pas séparé de son interminable cape qui traînait à terre et dont l’hermine ponctuait les bords de fourrure.
Le bleu argenté de son costume n’était pas destiné à étinceler dans le clair-obscur de la salle. La réception ne présentait aucun caractère officiel et les parures ne se seraient révélées d’aucune utilité. Néanmoins, le monarque n’avait pas abandonné son sceptre, posé à la gauche de son assiette.
À la droite du roi se dressait une grande femme engoncée dans un harnois confectionné d’écailles de dragon, lui-même parcouru d’une série de runes apposées dans le sang. Elle donnait l’impression de s’appuyer sur son épée bâtarde qu’elle avait plantée devant elle, ce qui amenait la poignée à hauteur de sa mince poitrine.
De l’autre côté, encore une dame vêtue d’une simple chasuble blanc et vert. Une coupole soutenait un cierge sur son épaule droite, lequel diffusait une lueur orangée sur sa coiffure blonde. Une chaîne calcinée lui servait d’amulette et descendait sur sa gorge largement décolletée. Il émanait d’elle une étrange sérénité. De celles qui se propagent et soulagent tous les êtres à portée.
Prudent, l’émissaire s’avança jusqu’à la première table où il nota d’emblée qu’on avait tracé le douzième d’un cercle magique. Le monarque releva la tête et, d’un signe, l’invita à s’asseoir.
L’homme considéra la proposition. Finalement, il sortit un dé, prononça un mot, et attendit qu’un confortable fauteuil poussât.
— Sa Majesté a souhaité m’entretenir, débuta l’émissaire.
— Et vous nous avez fait languir, remarqua l’intéressée.
— Sa Majesté triple sa protection habituelle. Elle n’est pas seule à se prémunir d’éventuels récifs.
— Nous vous croyions en mer, amiral.
— C’est mon esprit que vous observez, repartit l’imposteur. Vous mesurez la grandeur de son génie.
Les deux convives sourirent.
— Vous imitez fort bien sa voix, Salazar, complimenta le roi.
— Je suis le meilleur à ce que je fais, assura l’Inconnu.
La femme en chasuble grimaça à ces mots. Le souverain s’adonna, comme à son habitude, à un discours éloquent :
— Chaque jour où je regarde mon peuple, celui-ci m’afflige. Voyez ces seigneurs tout occupés par l’avidité quand ils devraient s’adonner à la philosophie ! Ces bourgeois que la sottise conduit à vouloir singer les premiers ! Ces paysans qui ne savent plus manier leur bêche pour autre chose que retourner la terre !
» Où sont passées ces populations que j’ai unifiées ? Que sont devenus ces guerriers farouches ? La paix et la prospérité les ont transformés en lâches et en incapables.
» Observez-les ! Ces petites gens qui ploient devant d’ignobles vassaux, qui récusent leur droit premier, celui de la résistance à l’oppression, au nom de quoi ? D’un lopin de terre qu’ils stérilisent davantage chaque matin ! Ne remarquent-ils pas qu’ils courent à leur perte ? Ne comprennent-ils pas qu’il est grand temps d’agir ? Oh ! Si ! Les voilà toujours plus nombreux à se presser pour obtenir la justice du Roi. Mais lequel d’entre eux a jamais eu la hardiesse de planter sa fourche dans le postérieur bien gras du tyran qui l’accable sans arrêt ? Qui s’est juré de le faire rôtir pour qu’il finisse en enfer ?
» Contemplez-les ! Ces aristocrates dont le seul dessein consiste à me déposer. Regardez-les comploter contre la couronne, se révolter insidieusement, sans une once de courage, contre nous. Eux que j’ai rendus riches, eux à qui j’ai offert le renom et la gloire, eux, là ! désireux d’abattre le symbole de l’équité et de la justice. Pleutres combattants au nom de l’oisiveté et de l’avarice !
» Qu’ai-je fait de ces peuples ? Je leur ai donné la voie du bonheur. Je les ai prémunis contre les guerres. Je leur ai apporté le développement. Qu’ont-ils fait en retour ? Ils se sont aveulis. Chaque jour davantage. L’homme est idiot. L’homme est faible. L’homme est indigne de tout ce que j’ai accompli pour lui.
Le monarque soupira dans un râle bruyant, puis reprit :
— Nonobstant cette affliction, nous nous devons de penser à l’Histoire. J’y serai dépeint comme le souverain qui aura unifié les Terres, qui aura procuré la paix et la prospérité. Tel sera le fruit des trois siècles du règne de l’Ami des dragons.
» Mon féal, cette ère touche à sa fin. Je sens la colère qui monte. La dame de Væri s’allie de toute part. L’abjection viendra avec elle. Nous devons nous tenir prêts. L’êtes-vous seulement ?
— La partie s’avère incertaine, Votre Majesté, répondit Salazar sans emphase. Nous avons laissé l’enfant grandir à la cour de Latias, bien plus que de raison. L’un de mes fidèles frères s’est appliqué à l’éveiller aux complots sans négliger les autres arts essentiels à la survie. Toutefois, il a été éduqué pour agir dans l’ombre des puissants.
» Si la dame ne daigne pas lui confier sa stratégie, nous allons droit à l’assassinat. Il ne permettra pas à une inconnue, imprévisible de surcroît, de prétendre au trône et de menacer l’autorité du duc de Latias.
— Assurez-vous qu’il comprenne son intérêt à tirer au clair les plans de la dame et à accéder au pouvoir dans son ombre. Je m’occuperai de pourvoir au reste. Veillez aussi à ce qu’il ne manque pas de ressources.
— Laissez-moi encore une saison, qu’il se mette en quête de la traîtresse.
— Faites en sorte que cela coïncide avec sa venue à la cour de Latias. L’Histoire n’attend pas. Nous ne souhaitons pas qu’une marée sanguinaire abîme ma légende.
— J’y veillerai, promit-il.
Ce bref entretien conclut une année de silence. On ne s’adressait pas au Temple de l’Inconnu, à la moins célèbre et la très redoutée guilde d’assassins pour des broutilles. On allait y chercher des agents d’exception à même de prendre votre valet en imposture sans que vous vous en rendissiez compte, capables dès lors de ruiner vos affaires, puis de vous convaincre que périr serait votre plus grand œuvre pour l’humanité. La plus onéreuse qualité de ses émissaires tenait sans conteste dans leur improbabilité. Or, avant de placer un pion de valeur à l’endroit propice, il est prudent de préparer le terrain, parfois avec douze années d’avance sur les ennemis.
Quand l’amiral quitta le restaurant, le serveur l’invita à prendre garde : le plancher venait de larguer les amarres et s’apprêtait à flotter au rythme de la crue. Accaparé par ses plans, l’Inconnu ne s’étonna pas de cette nouvelle absurdité. L’homme éveillé marchait sur l’eau.
*
Le fleuve en sentait le chatouillement et cela l’irritait. Il s’était habitué, tant bien que mal, aux palmipèdes, à leur manie de le caresser au-dehors et de le malaxer au-dedans. Ivre de colère, il endurait les griffures de tous les objets ondoyants qu’il transformait en béliers pour forcer son passage. Mais qu’on remontât son cours déchaîné, ça non !
Il accentua le courant, créa des remous, dirigea des charrettes, des troncs, d’imposantes branches d’arbres vers l’origine de la sensation sans jamais l’atteindre. Quoi qu’elle fût, elle semblait enjamber les obstacles comme un enfant gambade.
Tout à coup, le fourmillement s’évanouit.
Dans un râle de soulagement, le fleuve déborda les digues et envahit une infime partie de l’immense capitale. Il fit bombance trois jours durant, puis se retira, poussé dans sa léthargie par la venue de l’été.