Coup d’État : roi ou reine – Prologue

Canalisé contre son gré par les pierres en granit au cœur de la capitale, le fleuve se révoltait. Il avait attendu, patient comme le crocodile, cinq longues années qu’une tempête vînt de l’est pour le libérer de son entrave. Par-delà les horizons inexplorés, elle avait joué avec la mer, s’était mariée aux courants d’air chaud, avait tourbillonné au-dessus d’un volcan, rallié d’imposants nuages d’abord blancs, puis gris de rage, pour mener son troupeau aux récifs des abruptes montagnes du royaume des Nains.

Loin de se décourager devant trois mille mètres de roches, elle les avait lacérées en puisant dans la force d’une grande marée. Chaque bloc qui s’était alors détaché lui avait servi de marchepied et, bondissant de l’un à l’autre, elle en avait atteint le sommet. Le choc causé par la froidure des cimes lui avait hérissé le poil et arraché un grondement qui aurait réduit le plus vieux des dragons à une petite souris tapie de peur dans l’angle d’un mur, confrontée au vilain chat.

Colérique à souhait, elle avait enfin tonné de triomphe, réunissant de nombreuses avalanches qui avaient propulsé la neige telle une poudre destinée à nacrer la horde de cumulonimbus charbonneux.

Le royaume entier allait subir son châtiment. Par l’eau et le vent.

Chacun des milliers d’arbres lui avait résisté et, s’ils avaient été déracinés, ce n’était pas sans la fierté d’avoir sapé la ténébreuse tempête.

Pourtant, quelle fougue démontrait-elle encore à mi-chemin vers l’océan du nord-ouest ! Le fleuve charriait des végétaux, des cadavres d’hommes et d’animaux, des attelages, des tuiles dont les rafales l’avaient ardemment nourri. Il les projetait contre les digues qui lui refusaient l’accès à la cité, aussi tenaces que l’odeur d’une boule puante accrochée aux chausses du gentilhomme. Impuissant à les rompre, il s’échinait à les submerger à grand renfort de pluies diluviennes. Il ne restait qu’un mètre et la victoire serait sienne. Il conquerrait les rues sinueuses et pavées. Il noierait les caves, lécherait les jardins et emmènerait dans son lit les plus fins ouvrages qu’aucune devanture en verre ne pourrait lui soustraire. Le fleuve était un grand collectionneur. Parfois, il partageait même avec la mer.

Il vaincrait. Il avait longuement ruminé sa vengeance contre le joug de l’ingéniosité des gnomes. Il comptait bien leur montrer l’impétuosité de la nature.

*

Le long des quais ouest, les imposantes murailles de la capitale ne prémunissaient pas les navires de l’ire fluviale. Les matelots s’évertuaient à solidifier les amarres et à tenir, par force appontements improvisés, les bâtiments loin du pavé. Au fil des mâts, les gréements crissaient avec une telle puissance qu’ils couvraient les jurons des quartiers-maîtres.

Au milieu de la cohue, un mousse avançait d’un pas serein. Il aimait ces moments de franche panique durant lesquels les hommes donnaient le meilleur d’eux-mêmes. Ils l’amusaient plus que tout, dans leur désordre inefficace malgré une volonté commune. Obnubilés par le danger, personne ne remarquerait sa venue.

Pour autant, il s’était déguisé. Se travestir lui apparaissait aussi naturel que de mettre une chemise. Le monde entier, voire le multivers, n’était qu’un théâtre, un voile complexe destiné à détourner l’homme de la véritable richesse qu’il possédait en lui-même.

Non loin, deux lanternes subissaient la frénésie du vent et ressemblaient à des mains qui s’agitaient pour capter l’attention. L’émissaire du Temple de l’Inconnu s’en approcha, inspira profondément et s’apprêta à interpréter le premier rôle de la soirée.

Devant l’entrée du restaurant Aux vieux gréements, deux factionnaires portaient l’uniforme réglementaire blanc et bleu que l’on reconnaissait surtout à son bonnet surmonté d’une houppette rouge, le tout distinguant les militaires du roi des équipages marchands. Les soldats restaient impassibles en pleine tourmente, à l’image du lieu qu’ils décoraient.

Seuls les loups de mer s’introduisaient ici. Il aurait fallu être inconscient, fou ou affolé pour s’y aventurer. L’émissaire s’y précipita dans une panique convaincante que les deux gardes ne prirent pas la peine de considérer, leurs yeux à l’affût de tout objet que les bourrasques de pluie pouvaient leur jeter à la figure.

La porte de bois vermoulu grinça et manqua sortir de ses gonds sous l’impulsion du mousse. S’en suivit une bouffée de chaleur qui apporta des relents de rhum.

Saisissant l’occasion, la tempête dépêcha un tourbillon désireux d’agiter le cordage complexe qui transformait une vaste salle en une grande toile d’araignée déchirée par la percée d’un nid de frelons. En face, à côté du comptoir, cinq marches conduisaient à un couloir obstrué par une tenture composée d’ossements humains.

Un poignard vola en direction de l’émissaire. Ce dernier se rua en avant et, par des pas acrobatiques dignes d’un danseur, évita deux haubans avant que l’eau qui dégoulinait de ses habits détrempât le plancher graisseux et le fît culbuter. Alors, à l’instar du pont d’un véritable navire, le sol tangua et, d’une longue glissade, le matelot atteignit le comptoir, non sans avoir été cinglé à vingt reprises.

Oh ! les cordes ne s’étaient pas trouvées sur son passage ; elles y avaient été placées par des mains expertes. Les clients occupaient vingt tables, à raison d’une personne et d’une bouteille par table. Tous capitaines de vaisseau, le visage balafré, la barbe mal taillée et les cheveux hirsutes. Pirates ou corsaires, ils dardaient, sous leur tricorne, le moussaillon d’un unique regard féroce.

L’émissaire — habile comédien — se releva avec peine, grimaça et gémit. Il sentit le regard, venant de toute part, braqué sur lui comme si une centaine de corbeaux attendaient l’instant propice pour se repaître de ses chairs. Il aperçut un quinquagénaire avachi sur sa chaise qui jetait distraitement un couteau de lancer en l’air avant de l’empoigner et de recommencer. Un autre buvait goulûment l’alcool de sa fiasque. Pour seule réaction, le mousse baissa les yeux, tourna la tête et fixa le serveur qui le toisait de derrière un meuble si étroit qu’on aurait pu le prendre pour un pupitre. L’éperdu hurla :

— Cavernabrole !

Les marins d’exception qui hantaient ce lieu n’avaient pas besoin d’observer le visage de l’intrus pour savoir qu’il exprimait la terreur d’un homme sur le point de mourir. Cela leur rappela de bons souvenirs.

Le serveur avança son crâne chauve tout en déployant sa mâchoire pour révéler une série de crocs acérés qui n’était pas sans rappeler une goule sur le point d’attraper la gorge d’un enfant ; il aboya :

— Quoi ?

D’une voix chevrotante, le moussaillon répondit :

— Cavernabrole ! Il a disparu ! Sa cage… cabossée, éventrée, vide… Des plumes partout ! L’oiseau du grand amiral a disparu, tabernacle !

Il regarda tout autour de lui, puis vers le plafond, éperdu.

Une clochette tinta. Une femme annonça depuis l’étage supérieur, à travers un trou du plancher :

— Soupe de homard accompagné d’un œil de bœuf amené par la crue.

Les capitaines s’agitèrent. Ils dansèrent avec les cordes qui tombaient à côté de leur chaise. Les gréements crissèrent et un petit chaudron apparut en hauteur, suspendu par un grappin.

Le spectacle laissa le visiteur coi. Sans plus se soucier le moins du monde de sa présence, les loups de mer se démenaient dans un complexe jeu de marionnettes pour ajouter un deuxième crochet à la marmite et la tirer à eux. Ils combattaient avec la férocité des requins pour obtenir leur dîner.

Profitant de la diversion, l’émissaire dépassa le comptoir et écarta le rideau d’os tout en appelant : « Cavernabrole ! » Il aperçut un couloir d’une quinzaine de mètres, avec deux portes de chaque côté, lesquelles devaient donner sur autant de salles privatives. Devant l’une d’elles, un grand homme portait une armure bleu argenté et tenait sur son épaule un imposant marteau de guerre comme s’il s’était agi d’un vulgaire chiffon. Le marin repéra les yeux blancs et dénués d’iris du garde. Il rabattit la tenture et se retourna pour héler le perroquet de l’amiral tout en se frayant un passage vers la sortie.

À mi-chemin, un troisième crochet atteignit le chaudron et le ferra. Le choc propulsa le liquide brûlant au sol. Par un réflexe qui transcendait celui des simples mortels, l’émissaire esquiva et poursuivit sa comédie. Bientôt, il disparut des environs.

*

La tempête ne facilitait pas le travestissement, aussi l’émissaire dénicha-t-il une ruelle obscure et s’y arrêta. Il saisit un cube de la taille d’un dé, prononça un mot dans la langue des dragons, puis laissa choir l’objet. Sitôt, ce dernier se déforma et une plante poussa, poussa, poussa encore jusqu’à former un palmier haut de deux mètres dont les branches tombaient en un dôme protecteur.

L’homme s’y abrita et sortit d’une poche un mouchoir. Du mouchoir, il extirpa un sac. Du sac, il tira une commode. De la commode, il récupéra d’abord l’uniforme du grand amiral de la marine royale, puis un nécessaire de maquillage pour colorer d’un bleu sombre sa peau. Il teignit alors ses cheveux dans un noir de jais. Par un sortilège mineur, il pigmenta ses yeux pour qu’ils parussent rouges. Cela fait, il rangea le tout, empocha son dé et retourna Aux vieux gréements.

À sa vue, les factionnaires se mirent au garde-à-vous et saluèrent avant de s’empresser d’ouvrir la porte. Le regard mauvais des capitaines s’était mué en une curiosité distante. Seuls trois d’entre eux soupaient. Le temps qu’il parvînt sans heurts au comptoir, le serveur s’était rendu, d’une démarche chaloupée, à la tenture qu’il écarta. Sans un remerciement, l’officier supérieur se dirigea vers le garde. L’assemblage d’ossements se referma dès après son passage.

L’émissaire ne pouvait pas duper le disciple royal qui lui faisait face. Malgré ses yeux dépourvus d’iris, celui-ci avait un jour été un garçon, sans doute avant de recevoir la bénédiction des dragons dans un rituel dont on taisait les conséquences. Les ignorants préféraient murmurer les pouvoirs considérables dont ces agents disposaient et louer leurs capacités qui dépassaient l’entendement.

Mais voilà, ils n’étaient plus humains. Devenus créatures, ils représentaient, selon l’opinion de l’Inconnu, fondateur du temple éponyme, un échec. L’homme devait s’élever seul, sans supercherie, pour transcender, comme lui-même l’avait fait, sa condition de simple mortel. Par l’exercice et l’ascèse, il maîtriserait tous les arts, toutes les sciences. Le temps n’importe pas à l’immortel et la mort ne peut s’insinuer que par le vice. La pureté est éternelle.

Le disciple cessa de dévisager l’imposteur et glissa : « il vous attend » avant d’ouvrir la porte et de la refermer derrière l’invité.

La pièce se révéla sombre. On avait clos les volets. Au centre, un brasero repoussait avec peine les ténèbres, si bien que l’on avait pourvu d’une bougie chacune des douze tables réunies en un cercle imparfait. Juste en face, le monarque dînait. Deux personnes se tenaient debout, en retrait d’un pas à chacun de ses côtés.

L’émissaire battit des cils et étendit ses sens. Contre le mur de gauche, soit à cinq mètres, se trouvait un magicien qui se croyait dissimulé sous un sortilège d’invisibilité. Il aurait dû songer à éviter de se barbouiller d’une eau de toilette à base d’orange. En face, devant chacune des deux fenêtres, un homme musculeux présentait une allure rigide identique à celle du disciple, ce qui portait leur nombre à trois.

Pas d’autres âmes alentour. L’invité prêta alors attention à la scène qu’on lui offrait.

Le roi arborait sa longue chevelure blanche accordée à sa barbe taillée avec soin en un V. Celle-là même dont la grâce agressait les yeux, tant elle renvoyait avec éclat toute lumière, si faible fût-elle. Ses iris bleus examinaient le poulpe dont on avait étalé les tentacules sur un lit de flageolets verts. Les plis de son front ridé montraient combien il doutait de la justesse d’un tel assortiment. Bien qu’âgé, le souverain n’en était pas pour autant voûté ni ventru. Il conservait les traces indélébiles d’un homme de guerre : stature droite et muscles développés que son pourpoint soulignait. Il ne s’était pas séparé de son interminable cape qui traînait à terre et dont l’hermine ponctuait les bords de fourrure.

Le bleu argenté de son costume n’était pas destiné à étinceler dans le clair-obscur de la salle. La réception ne présentait aucun caractère officiel et les parures ne se seraient révélées d’aucune utilité. Néanmoins, le monarque n’avait pas abandonné son sceptre, posé à la gauche de son assiette.

À la droite du roi se dressait une grande femme engoncée dans un harnois confectionné d’écailles de dragon, lui-même parcouru d’une série de runes apposées dans le sang. Elle donnait l’impression de s’appuyer sur son épée bâtarde qu’elle avait plantée devant elle, ce qui amenait la poignée à hauteur de sa mince poitrine.

De l’autre côté, encore une dame vêtue d’une simple chasuble blanc et vert. Une coupole soutenait un cierge sur son épaule droite, lequel diffusait une lueur orangée sur sa coiffure blonde. Une chaîne calcinée lui servait d’amulette et descendait sur sa gorge largement décolletée. Il émanait d’elle une étrange sérénité. De celles qui se propagent et soulagent tous les êtres à portée.

Prudent, l’émissaire s’avança jusqu’à la première table où il nota d’emblée qu’on avait tracé le douzième d’un cercle magique. Le monarque releva la tête et, d’un signe, l’invita à s’asseoir.

L’homme considéra la proposition. Finalement, il sortit un dé, prononça un mot, et attendit qu’un confortable fauteuil poussât.

— Sa Majesté a souhaité m’entretenir, débuta l’émissaire.

— Et vous nous avez fait languir, remarqua l’intéressée.

— Sa Majesté triple sa protection habituelle. Elle n’est pas seule à se prémunir d’éventuels récifs.

— Nous vous croyions en mer, amiral.

— C’est mon esprit que vous observez, repartit l’imposteur. Vous mesurez la grandeur de son génie.

Les deux convives sourirent.

— Vous imitez fort bien sa voix, Salazar, complimenta le roi.

— Je suis le meilleur à ce que je fais, assura l’Inconnu.

La femme en chasuble grimaça à ces mots. Le souverain s’adonna, comme à son habitude, à un discours éloquent :

— Chaque jour où je regarde mon peuple, celui-ci m’afflige. Voyez ces seigneurs tout occupés par l’avidité quand ils devraient s’adonner à la philosophie ! Ces bourgeois que la sottise conduit à vouloir singer les premiers ! Ces paysans qui ne savent plus manier leur bêche pour autre chose que retourner la terre !

» Où sont passées ces populations que j’ai unifiées ? Que sont devenus ces guerriers farouches ? La paix et la prospérité les ont transformés en lâches et en incapables.

» Observez-les ! Ces petites gens qui ploient devant d’ignobles vassaux, qui récusent leur droit premier, celui de la résistance à l’oppression, au nom de quoi ? D’un lopin de terre qu’ils stérilisent davantage chaque matin ! Ne remarquent-ils pas qu’ils courent à leur perte ? Ne comprennent-ils pas qu’il est grand temps d’agir ? Oh ! Si ! Les voilà toujours plus nombreux à se presser pour obtenir la justice du Roi. Mais lequel d’entre eux a jamais eu la hardiesse de planter sa fourche dans le postérieur bien gras du tyran qui l’accable sans arrêt ? Qui s’est juré de le faire rôtir pour qu’il finisse en enfer ?

» Contemplez-les ! Ces aristocrates dont le seul dessein consiste à me déposer. Regardez-les comploter contre la couronne, se révolter insidieusement, sans une once de courage, contre nous. Eux que j’ai rendus riches, eux à qui j’ai offert le renom et la gloire, eux, là ! désireux d’abattre le symbole de l’équité et de la justice. Pleutres combattants au nom de l’oisiveté et de l’avarice !

» Qu’ai-je fait de ces peuples ? Je leur ai donné la voie du bonheur. Je les ai prémunis contre les guerres. Je leur ai apporté le développement. Qu’ont-ils fait en retour ? Ils se sont aveulis. Chaque jour davantage. L’homme est idiot. L’homme est faible. L’homme est indigne de tout ce que j’ai accompli pour lui.

Le monarque soupira dans un râle bruyant, puis reprit :

— Nonobstant cette affliction, nous nous devons de penser à l’Histoire. J’y serai dépeint comme le souverain qui aura unifié les Terres, qui aura procuré la paix et la prospérité. Tel sera le fruit des trois siècles du règne de l’Ami des dragons.

» Mon féal, cette ère touche à sa fin. Je sens la colère qui monte. La dame de Væri s’allie de toute part. L’abjection viendra avec elle. Nous devons nous tenir prêts. L’êtes-vous seulement ?

— La partie s’avère incertaine, Votre Majesté, répondit Salazar sans emphase. Nous avons laissé l’enfant grandir à la cour de Latias, bien plus que de raison. L’un de mes fidèles frères s’est appliqué à l’éveiller aux complots sans négliger les autres arts essentiels à la survie. Toutefois, il a été éduqué pour agir dans l’ombre des puissants.

» Si la dame ne daigne pas lui confier sa stratégie, nous allons droit à l’assassinat. Il ne permettra pas à une inconnue, imprévisible de surcroît, de prétendre au trône et de menacer l’autorité du duc de Latias.

— Assurez-vous qu’il comprenne son intérêt à tirer au clair les plans de la dame et à accéder au pouvoir dans son ombre. Je m’occuperai de pourvoir au reste. Veillez aussi à ce qu’il ne manque pas de ressources.

— Laissez-moi encore une saison, qu’il se mette en quête de la traîtresse.

— Faites en sorte que cela coïncide avec sa venue à la cour de Latias. L’Histoire n’attend pas. Nous ne souhaitons pas qu’une marée sanguinaire abîme ma légende.

— J’y veillerai, promit-il.

Ce bref entretien conclut une année de silence. On ne s’adressait pas au Temple de l’Inconnu, à la moins célèbre et la très redoutée guilde d’assassins pour des broutilles. On allait y chercher des agents d’exception à même de prendre votre valet en imposture sans que vous vous en rendissiez compte, capables dès lors de ruiner vos affaires, puis de vous convaincre que périr serait votre plus grand œuvre pour l’humanité. La plus onéreuse qualité de ses émissaires tenait sans conteste dans leur improbabilité. Or, avant de placer un pion de valeur à l’endroit propice, il est prudent de préparer le terrain, parfois avec douze années d’avance sur les ennemis.

Quand l’amiral quitta le restaurant, le serveur l’invita à prendre garde : le plancher venait de larguer les amarres et s’apprêtait à flotter au rythme de la crue. Accaparé par ses plans, l’Inconnu ne s’étonna pas de cette nouvelle absurdité. L’homme éveillé marchait sur l’eau.

*

Le fleuve en sentait le chatouillement et cela l’irritait. Il s’était habitué, tant bien que mal, aux palmipèdes, à leur manie de le caresser au-dehors et de le malaxer au-dedans. Ivre de colère, il endurait les griffures de tous les objets ondoyants qu’il transformait en béliers pour forcer son passage. Mais qu’on remontât son cours déchaîné, ça non !

Il accentua le courant, créa des remous, dirigea des charrettes, des troncs, d’imposantes branches d’arbres vers l’origine de la sensation sans jamais l’atteindre. Quoi qu’elle fût, elle semblait enjamber les obstacles comme un enfant gambade.

Tout à coup, le fourmillement s’évanouit.

Dans un râle de soulagement, le fleuve déborda les digues et envahit une infime partie de l’immense capitale. Il fit bombance trois jours durant, puis se retira, poussé dans sa léthargie par la venue de l’été.

Assassinat-poursuite (scène coupée)

Cette scène, disposée au chapitre 6, a été coupée. Le narrateur est une personne qui endosse plusieurs rôles (Félicien, Eusèbe) qu’il tente de contrôler par quelques incursions de sa pensée (je véritable). Le texte est brut : il n’a pas été retravaillé. Le narrateur vient de récupérer cinq kilos d’or dans son sac magique, a endossé des vêtements de citoyen commun et ressort de la banque. Lire la suite »

Noblesse en danger

Par Alphonse Ansel, d’après les archives royales et quelques compléments d’enquête. Texte non remanié.

— Un prévôt par site, c’est entendu. Je m’en occupe.

Le prévôt en chef s’enroula dans sa cape et s’y dissimula comme elle s’effaçait du paysage. Le capitaine — un homme d’une quarantaine d’années — s’appuya pesamment contre le dossier en cuir de son fauteuil et laissa son regard dériver sur le mobilier qui l’entourait. De son bureau ancien, contrefaçon habile, à l’armure d’écailles de dragons qui lui faisait face, tout avait rejoint ses quartiers au terme de ses investigations. Les moyens miséreux mis à sa disposition n’auraient pas payé le dixième du mobilier qui ornait la pièce.

Les prochains jours verraient échoir sa traque longue de deux saisons. Il avait placé ses hommes, tendu son filet. Et avec l’assistance d’une poignée de prévôts, ils s’éviteraient les pires surprises de la magie. Bientôt, tout serait fini. Un jour ou deux, trois tout au plus, et le vin frelaté aurait disparu de la capitale. D’évidence, ce n’était pas la boisson qui intéressait ce collectionneur, mais, ce faisant, il priverait plusieurs réseaux d’une part substantielle de leurs revenus — un quart, estimait-il.

Tout s’était accéléré dernièrement. Ses hommes avaient arrêté un simple passeur dans l’espoir de remonter une nouvelle piste. Le capitaine avait interrogé le scélérat. C’est alors qu’il s’était rendu compte de l’ampleur de sa prise. Le prisonnier avait sans le moindre doute été formé à résister aux interrogatoires : il n’avait pas réagi comme l’aurait fait un homme peu malin. Alors, il avait corsé l’audition et le suspect était devenu fou. Ou plutôt, il se cachait derrière un rempart de folie tel que le capitaine n’avait rien pu en tirer. Il savait qu’il avait ferré un gros poisson, mais il ne pouvait l’écrouer que pour une livraison de vin frelaté et rien de plus. Le fait qu’aucun haut personnage ne fût venu en aide au prisonnier intriguait le douanier. Alors, il avait accéléré ses plans pour agir pendant que cet inconnu se trouvait écarté.

Le capitaine et son équipe espéraient qu’en mettant à bas ces trafics importuns, les brigands se remettraient à des ouvrages d’envergure. Qu’il puisse enfin saisir des œuvres d’art et sublimer son confort. Lire la suite »

Le page du Renouveau : première partie froissée

Par Iphégore Ossenoir.

Imaginez un tas de papier, 80 pages environ. Imaginez des ratures dans les marges de nombreuses pages. Ajoutez-y quelques feuilles déchirées sur les côtés, des post-it débordants de nouvelles formulations collées par dessus les anciennes.

Prenez tout cela, froissez-le dans des mains moites et jetez-le vers le net !

Ce n’est pas que ces pages sont mauvaises, même si elles nécessiteraient encore bien du travail. Mais voilà, la sélection est dure : ces pages retardent de trop l’entrée dans l’histoire. Alors, plutôt que des laisser reposer sur un coin de disque dur, les voilà désormais publiées, avec dispense du dépôt légal, comme il est d’usage dans les œuvres numériques. Toutefois, je doute que les robots de la BnF passent par là ;)

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La sédition, actée par le roi des nains

Extrait d’un brouillon froissé. Texte non remanié.

Les flammes de la forge avaient à peine libéré le métal rougi que le nain frappa à l’aide de sa masse. Avec persévérance, il allongeait et épurait la tête de la hache pour qu’elle adopte sa forme définitive et qu’il ne restât qu’à l’affûter.

Il aimait cela. Il se délectait du bruit métallique comme l’humain se délasse sous les rayons du soleil. À chaque coup, il suait davantage sous son simple maillot de soie. À chaque coup, la robuste semelle de ses bottes semblait s’amincir tant le nain s’unifiait avec la terre. À chaque coup, il oubliait un peu plus les affaires courantes pour pleinement honorer l’arme qu’il forgeait. Il n’était pas d’activité plus simple ni plus saine pour ne plus souffrir des pensées. Même pour le roi des nains. Même si, derrière lui, à deux pas de la porte, se trouvait, imperturbable, Son Excellence Bargrim, entrée à l’instant et prête à annoncer sa nouvelle. Lire la suite »

Le Chemin

Par Alphonse Ansel, d’après les notes et les entretiens avec Gérard Cuvillier. Texte non remanié.

Messire,

Je me suis donné grand-peine pour mener à bien la mission que vous m’aviez confiée. Aujourd’hui, j’en ressors, enfin, meurtri, amenuisé. Ce jour, votre honneur est sauf. Toutefois, je me dois de faire le rapport, comme vous me l’aviez demandé, de ma tâche. N’étant plus moi-même en état d’écrire notre langue, j’ai fait compiler mes notes de voyage par un scribe de qualité que vous aurez, j’en suis sûr, le plaisir de me défrayer.

Le lac

Au terme de cinq saisons, l’agrégation minutieuse de nombreuses sources parmi la culture populaire et les récits légendaires m’a permis de retrouver la trace du Chemin. Celui-ci prend racine au cœur de l’immense forêt du Bois dormant. Je m’y suis, comme bien d’autres avant moi, perdu. J’ai erré dans cette sylve magique plusieurs semaines, si bien que les animaux commençaient à s’habituer à ma présence. Je n’y ai croisé aucun visage accueillant, me suis embourbé dans les marais, ait été assailli par des lianes animées plus voraces qu’un boa constricteur. J’ai évité des fourmilières dont la taille seule correspond à une maison de campagne. Mais, soudain, au cœur de cette nature terrible, j’ai trouvé le lac.

Il se dissimule sous une brume magique violacée qui jamais ne le quitte, qu’il pleuve ou qu’il vente. Je l’ai étudié, j’ai observé les animaux la contourner pour quérir un passage durant la nuit et aller s’abreuver. Alors, j’ai pu contempler l’étendue d’eau douce. Sa noirceur a d’égal que les abysses et de nombreux courants la peuplent comme s’il était important de brasser en tous sens, à des vitesses différentes, ce qui se trouve en son sein. Hélas, mon analyse m’a rendu prisonnier de la brume.

Je n’ai pas suffoqué. Elle est aussi humide et froide qu’un brouillard givrant. Et elle ne semble pas avoir d’effet immédiat. Par prudence, je me suis réfugié dans l’eau, équipé pour une exploration sous-marine et armé de mon pieu en bois. Pris dans la tourmente, j’ai suivi les courants, subi leurs points d’échange et ai atterri, enfin, au fond. Là, tout est calme en apparence. Je ne me suis pas aventuré au cœur du cratère qui laisse deviner de nombreuses cheminées, car à peine m’approchai-je du bord que le courant me happa à nouveau.

J’ai erré si longtemps sous l’eau que j’ai dû manquer quelques repas. Je croyais que mes mains allaient se transformer en nageoires. Le froid tiraillait mon visage et déformait mes traits. Enfin, je m’accrochai à des plantes qui ondulaient paisiblement sous un courant différent ; elles m’empoignèrent. Je progressai péniblement dans la broussaille et, la magie aidant, parvins avec mon bâton dans un boyau. Là, la noirceur est toujours de mise, mais l’eau est d’une pureté que je n’avais jamais rencontrée. Reconnaissant le trait du Chemin, j’ai poursuivi jusqu’à pouvoir en émerger.

Les niches kobold

Je fus guidé par une lumière qui me conduisit dans une grotte naturelle aménagée par le temps. Dès alors, je perçus des couinements canins. J’avançais discrètement quand je croisai un kobold. Je retins mon souffle et passais, l’humidité ambiante masquant mes pas. Il me fallut éviter les niches de chiens, ceux-ci s’excitant à cause de mon odeur. Et, contournant la célébration, je trouvai, cachée derrière une grande tapisserie primaire inaccessible à mon humble esprit, une étroite sortie.

Le village des Endormis

Les entrailles de la Terre sont une chose terrible, et c’est bien pour cela qu’on les laisse aux nains. Je m’y suis perdu et j’ai esquissé une carte relativement détaillée des environs jusqu’à ce que je retrouve la civilisation que je cherchais : le village des Endormis. À ce moment, j’avais encore tout mon esprit.

Pour entrer, j’ai dû deviser avec six dragons et franchir deux sas. J’ai appris quelques menues choses sur l’histoire de notre monde là-bas. Mais les habitants ne sont guères loquaces, condamnés à l’oubli et se défiant dans des combats de torpeur. C’est un hall de champions et de héros déchus. Ne jouez pas aux dés, ils sont pipés ; n’envisagez pas la magie, elle n’opère pas ; ne cherchez pas les armes, les leurs, une fois dégainées, feraient frissonner les dieux. Passez votre chemin, trouvez la clé de la porte et optez pour la sortie. Après cela, les couloirs vous paraîtront amicaux.

Les puits

Depuis là, il y a nombre d’itinéraires possibles, et plusieurs mèneront au même endroit. D’autres partiront, j’en étais certain, ailleurs. J’avais une carte, mais elle n’a pas survécu au voyage : une partie calcinée, l’autre détrempée quand une flèche perça mon étui.

Bref, vous ne pouvez pas vous tromper. Trois jours d’errance conduisent à un puits. Vous ne pouvez que descendre. Il y fait sec et chaud. Là, plusieurs salles abandonnées vous attendent, mais vous allez plus bas. J’y ai croisé quelques monstres facilement intimidés lorsque j’ai empalé leur congénère. À peine étais-je passé qu’ils s’en repaissaient. J’ai rencontré, dans ce dédale, un tyranœil mourant que j’ai occis après avoir subi l’effet de son œil. [Annotation du scribe : les notes de voyage se font courtes et son si obscures quant à la sortie de cet endroit qu’il est impossible de les retranscrire dans un ensemble cohérent. Quant à la mémoire du rescapé, elle est aussi confuse.]

Les alentours du fleuve de feu

Il suffit de suivre la chaleur : là où il fait plus chaud, vous allez. Ce n’est sans doute pas très loin d’une chambre magmatique, car seule la magie m’a protégé de cet enfer. Au-dessus de la lave se trouvent deux ponts noirs et brillants. L’un s’écroule, l’autre demeure. J’ai dû négocier sans relâche trois repas durant pour obtenir le droit de passage. « La pierre, me disait-il, a tout son temps. Seul le volcan la presse. »

Grâce lui soit rendue. Sans le repos pris à son côté, je n’aurais pas perdu un œil mais la vie. Car après se trouve une colonie d’insectes plus terribles les uns que les autres. Intelligents, certains ont des armes sadiques. Je crains que la larve qui grandit en moi me fût implantée à ce moment. Cela passé, j’ai gravi la montagne. Les fleurs étaient belles. La neige, au sommet, brillait sous le soleil couchant. [Annotation du scribe : le rescapé soutient cette vision souterraine] Puis il y avait un pont de glace et je courrais, pieds nus, dessus. Au bout du chemin, je me confrontai une porte titanesque. Accompagné par un bourdonnement enchanteur, j’avançais vers la gloire. J’aperçus la plus belle créature qui est donnée de voir, si bien qu’à mon réveil j’en avais perdu la vue ; mais aussi la douleur de l’autre œil. Je présentai votre présent en gage et [Annotation du scribe : les notes sont alors incohérentes et rédigées dans un mélange linguistique] devisais longuement. Je quittai ce lieu le cœur léger, l’âme apaisée et, depuis lors, chacun de mes pas est guidé par une conscience pure qui transcende la vue. Ne ressentant plus la douleur, j’ai perdu deux doigts de pied sur le trajet du retour et présentement je ne sens plus mes jambes.

Messire, je sais que votre honneur est sauf, que j’ai accompli ma mission. Mon cœur est léger et, demain, les dieux viendront me chercher [Annotation du scribe : cela fait trois années qu’il attend ainsi]. Que la gloire vous soit grande et pensez à Scoubi, mon fidèle ami. Veillez, je vous prie, sur lui, après mon départ.

Les dieux vous embrassent,
Votre dévoué.

Un pion de plus

Par Adélaïde Castera, Historienne. Texte non remanié.

On m’avait dit qu’un visiteur d’importance désirait me rencontrer, mais que la ponctualité n’était pas son fort. Aussi, je m’étais confortablement installée dans une salle attenante à la grande bibliothèque. Je me balançais sur deux des quatre pieds de ma chaise, mes jambes reposant sur le plateau de la table et faisant onduler à leur rythme l’imposant grimoire que je parcourais. Comme de nombreux ouvrages que je dévorais avidement, il n’apportait qu’une partie infime des détails historiques du moment, mais en l’agrégeant à de nombreux autres, je pouvais estimer le degré d’exactitude des livres historiques que nous conservions sur nos étagères. Lire la suite »

Extraction cachottière

Par celui qui pourrait devenir vous-même après vous avoir rencontré, plus rarement appelé Græþðçåø ! Texte non remanié.

Qui sait le temps que j’ai passé ici, entre ces quatre murs ? Y songer me fatigue. Penser, en vérité, m’épuise. Je ne peux plus vraiment bouger, mais je sens la froideur de la pierre. Si seulement je pouvais me hisser sur ces caisses en bois ; si seulement… Lire la suite »

Quand le soupçon s’éveille

Par L’Instigateur. Texte non remanié.

Cher ami,

C’est un compagnon intelligent que vous avez là. Il est heureux que sa fidélité nous soit acquise, tant il a d’ores et déjà déduit d’éléments. Vous avez bien fait de vous référer à moi : je crois qu’il nous est possible de le rassasier sans pour autant nous dévoiler. Au jeu de la séduction, je connais vos talents.

Ce n’est pas une coïncidence si le transport dut être retardé : la livraison en ces temps aurait été malvenue. Alors, oui, il y a eu quelque changement à Latias. Lire la suite »

L’arrivée du Roi

Par Hector Savy, ménestrel de l’Ordre des Cendres. Texte non remanié.

C’était la guerre. Et, comme souvent avant l’attaque, des trombes d’eau noyaient les sols. Le tonnerre rugissait. Et, survoltés, prêts à s’engager dans le combat, cachés sous le couvert des arbres, les trois cents rebelles trépignaient.

L’ordre fut donné. Ils bondirent à l’assaut !

À peine avaient-ils parcouru cinquante mètres que le tonnerre précéda la foudre devant eux. Les montures, assourdies et terrorisées, éjectèrent les cavaliers les moins doués. Puis il y eut un silence. Lire la suite »

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